• «Un Mur existe toujours dans les esprits»

    Propos recueillis par Constance Jamet (lefigaro.fr)
    09/11/2009 | Mise à jour : 10:24
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    Crédits photo : AFP

    INTERVIEW - Vingt ans après la chute du Mur, l'unité entre Allemands de l'Est et Allemands de l'Ouest n'est toujours pas acquise. Décryptage avec Thomas Ahbe, sociologue allemand, spécialiste de «l'Ostalgie».

    LEFIGARO.FR - Le Mur de Berlin a été abattu il y a 20 ans, mais le Mur est-il aussi tombé dans les esprits des Allemands ?

    THOMAS AHBE - Un mur existe toujours dans les têtes. Il ne faut pas oublier que la République fédérale allemande (RFA, ouest) et la République démocratique allemande (RDA, est) ont été pendant quarante ans des rivales et des concurrentes. A la réunification, les «Ossis» (les Allemands de l'Est), ont dû changer leur entière existence, de leur vie quotidienne à leur identité. Ils ont dû accepter des vérités douloureuses et apprendre à tenir un discours politiquement correct sur la vie en RDA. Ils ont dû devenir «normaux», c'est-à-dire comme les Wessis (les Allemands de l'Ouest). A contrario, les Wessis qui constituent les 4/5e de la population de l'Allemagne réunifiée et qui ont gagné la Guerre froide, n'ont rien eu à changer. Aujourd'hui, s'il y a un mur invisible dans les esprits, c'est plutôt chez les Wessis. D'ailleurs, 60% d'entre eux ne se sont jamais rendus dans les Länder de l'Est. Dans les années 90, on disait des Allemands de l'Est qu'ils étaient des «immigrés dans leur propre pays».

    Y a-t-il eu des maladresses dans le processus de réunification, qui expliquent la persistance de cette fracture invisible ?

    Le gouvernement d'Helmut Kohl a suivi les vœux de la majorité qui s'était dégagée lors des premières élections libres en RDA, en mars 1990. Les vainqueurs étaient une alliance de partis favorables à l'importation rapide du modèle ouest-allemand en RDA. Pour les Ossis, le changement a été profond et brusque. Ils ont gagné la liberté et la possibilité de consommer, mais ils ont aussi perdu leur identité. Et pour beaucoup leur emploi. Entre 1991 et 1992, on passe de 9,5 millions de travailleurs est-allemand à moins de 5 millions [en 1989, l'économie de l'est est à bout de souffle, et son industrie est vétuste, ndlr]. Il y a rarement eu de promotion sociale pour eux. Seuls 17% ont vu la réunification faire avancer leur carrière.

    Après tous ces efforts d'adaptation, qui leur a donné le sentiment d'être intégré, est venu le temps de la réflexion : qu'avons-nous réellement obtenu ? Quel est notre rôle dans cette nouvelle Allemagne ? Quel est notre héritage ? Les Ossis ont découvert dans les années 90 que personne ne voulait finalement débattre de ces questions. Les groupes de presse de l'Allemagne de l'Ouest ont racheté les médias est-allemands et toute la réunification a été vue par le prisme de l'Ouest. De ce fossé communicationnel est née l'Ostalgie [l'attachement que les Allemands de l'Est ont pour les produits, les symboles de la RDA, voire leur nostalgie du régime est-allemand, ndlr]. Apparue au début des années 90, l'«Ostalgie» était un mécanisme d'auto-défense psychologique, un moyen pour les Ossis de dire au revoir à leur ancienne vie.

    Que regrettent réellement les Ossis de la RDA ?

    Aujourd'hui, les anciens Ossis ne parlent plus d'Ostalgie, ce sont plutôt les élites de l'Ouest qui utilisent cette notion. Les Wessis ont du mal à accepter le regard que peuvent porter les Allemands de l'est sur la RDA. Si les Ossis ne critiquent pas suffisamment la Stasi, la répression d'Etat ou défendent des aspects de l'histoire de la RDA, on les taxe d'Ostalgie. Pourtant il n'y aucune ambigüité, personne n'approuve la Stasi. Seuls 10% des Ossis veulent revenir à la RDA. Deux tiers d'entre eux approuvent l'adoption de l'économie de marché. Alors certes quand on leur demande ‘Est-ce que les relations entre Allemands sont justes ?', ‘Etes-vous satisfait du fonctionnement de la démocratie', les Ossis sont plus critiques et négatifs que les Wessis. A l'Ouest, on voit ces réserves comme de l'Ostalgie, ce raccourci évite surtout d'aborder les défis qui attendent l'Allemagne.

    Existe-t-il des différences de perception entre les générations ?

    Les Allemands de l'Est qui sont nés entre 1925 et 1932 ont grandi avec la RDA. A sa chute, ils étaient retraités. Leurs enfants - nés entre 1949 et 1956 - ont connu la «prospérité socialiste» engendrée par la RDA. Ils ont une meilleure image du pays que ceux nés dans les années 60 qui n'y ont trouvé que frustration. La génération d'après le Mur est dans une position délicate. Ils vivent parfois avec deux conceptions opposées de l'Allemagne de l'Est : celle de leurs parents («La RDA avait de bons et de mauvais aspects») ; et celle critique véhiculée par l'école («La RDA était un pays de terreur, de mensonge et de pénurie»).

    Le fossé économique et psychologique entre Wessis et Ossis va-t-il à s'atténuer ?

    La barrière psychologique va aller, par nature, en s'amenuisant. Les générations, qui ont vécu la Guerre froide et la rivalité entre les deux Allemagnes, vont disparaître. Désormais certains clivages sont plus générationnels que relevant de la différence est/ouest. L'opposition viendra des Allemands de l'Ouest plus âgés. Economiquement parlant, c'est plus délicat. Le problème est l'écart grandissant entre les régions prospères et de nombreuses régions de la RDA qui n'arrivent pas à s'intégrer au système économique.

    Thomas Ahbe, Du problème de «l'unité intérieure» dans l'Allemagne unifiée, in Hans Stark et Michèle Weinachter (dir.), L'Allemagne unifiée 20 ans après la chute du Mur, Lille, Editions du Septentrion, 2009.

    » Découvrez le Hors-Série du Figaro «Le jour où le mur est tombé»

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